Montevergine, la montagne où la foi danse

Xilografia dell’Ottocento . La strada che porta al Santuario di Montevergine

par Sudanzare

Depuis la plaine d’Avellino, Montevergine apparaît comme une masse boisée qui domine les villages du Partenio. Le sanctuaire se trouve à environ 1 263 mètres d’altitude, au-dessus de Mercogliano, dans un paysage où la pente, les forêts et les changements de lumière contribuent largement à l’impression d’isolement du lieu.

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Pourtant, cette montagne n’est pas silencieuse. À certaines dates, la montée vers le sanctuaire s’accompagne de chants, d’appels, de prières et du battement régulier des tammorre. La route devient alors un parcours collectif : on marche, on s’arrête, on se rassemble, puis la danse apparaît sur les places et devant les édifices religieux.

Ce contraste entre l’isolement du paysage et l’intensité de la fête constitue l’un des premiers éléments à prendre en compte pour comprendre Montevergine. Le sanctuaire n’est pas seulement un bâtiment placé au sommet d’une montagne. Il est aussi le centre de pratiques rituelles, de récits et de mémoires qui se sont déposés sur le site au fil des siècles.

Une fondation monastique

L’histoire chrétienne de Montevergine est liée à Guillaume de Verceil. Les sources ne donnent pas toutes la même chronologie dans le détail : certaines situent l’arrivée de l’ermite autour de 1118, tandis que l’Enciclopedia Treccani évoque la fondation d’un ermitage vers 1114 et l’origine de la congrégation en 1119.

Il est donc préférable de parler d’un processus de fondation qui s’étend sur plusieurs années, plutôt que de faire de 1118 une date unique marquant à elle seule la naissance du sanctuaire. Guillaume attire des disciples et une communauté se développe autour de son ermitage. Une première église consacrée à la Vierge est ensuite construite, avant la constitution progressive d’un établissement monastique.

Cette précision chronologique n’enlève rien à la portée symbolique de l’épisode. Montevergine devient progressivement un lieu de retraite, de prière et de pèlerinage. La montagne, qui pouvait apparaître comme un espace inhabité et difficile d’accès, se transforme en territoire religieux.

Les récits consacrés à Guillaume ajoutent à cette histoire des épisodes merveilleux. On raconte notamment qu’un loup aurait contribué au transport des pierres destinées à la construction du sanctuaire. Ce récit appartient à la tradition hagiographique : il exprime la protection divine dont le saint aurait bénéficié (mais ne constitue pas un fait vérifiable au sens historique).

Le sanctuaire de Montevergine, au cœur de la dévotion populaire campanienne

Entre tradition et archéologie

Une autre tradition associe Montevergine à un ancien culte de Cybèle. La montagne aurait été occupée avant la fondation chrétienne par un sanctuaire consacré à cette divinité, souvent identifiée à la Grande Mère.

Cette association est fréquemment reprise dans les récits consacrés à Montevergine, mais elle doit être maniée avec prudence. La présence d’un temple de Cybèle n’est pas établie ici avec le même degré de certitude que la fondation monastique médiévale. Il est plus exact de parler d’une tradition de continuité entre un ancien lieu sacré et le sanctuaire chrétien.

Cette distinction est importante. Elle permet de prendre au sérieux la mémoire culturelle du site sans transformer une légende ou une interprétation ancienne en preuve archéologique. Dans beaucoup de récits religieux, la légitimité d’un sanctuaire se renforce lorsqu’il est présenté comme l’héritier d’un lieu sacré plus ancien. Montevergine participe à ce type de construction mémorielle.

La Madonna di Montevergine

Mamma Schiavona

Au centre de la dévotion se trouve l’image de la Madonna di Montevergine, également appelée Madonna Bruna ou Mamma Schiavona. Le terme schiavona a fait l’objet de plusieurs interprétations et renvoie notamment à l’apparence sombre de la Vierge représentée dans l’icône.

Mamma Schiavona n’est pas liée à une apparition mariale au sens classique. La dévotion s’est développée autour de l’image conservée dans le sanctuaire et de l’histoire monastique de Montevergine. Aujourd’hui, la Vierge est associée à des pratiques de pèlerinage qui réunissent des fidèles aux profils très divers.

Parmi ces pratiques, la plus connue est la juta dei femminielli, qui a lieu principalement le 2 février, à l’occasion de la Candelora. Le mot juta signifie la montée ou le fait de se rendre au sanctuaire. Dans le contexte de Montevergine, il désigne à la fois le déplacement vers la montagne et l’ensemble du rituel qui l’accompagne.

La Vierge de Montevergine, au centre de la dévotion des pèlerins

La légende de 1256

La tradition populaire rattache la juta dei femminielli à un récit situé en 1256. Deux hommes, surpris dans une relation amoureuse, auraient été attachés à un arbre sur le Monte Partenio et abandonnés au froid. Selon la légende, la Vierge aurait fait apparaître un rayon de soleil qui aurait fait fondre la glace et permis leur libération.

Cette histoire ne doit pas être présentée comme un événement historique attesté par des sources médiévales indépendantes. Les versions actuellement diffusées semblent relever d’une tradition orale relativement tardive, réinterprétée au cours du XXᵉ siècle. Elle n’en possède pas moins une importance réelle dans la mémoire contemporaine du sanctuaire.

La légende a contribué à associer Mamma Schiavona à une forme de protection des personnes rejetées ou marginalisées. Il faut cependant éviter de transposer directement sur le passé les catégories actuelles. Le terme femminiello désigne une figure spécifique de la culture napolitaine et campanienne ; il ne se confond pas entièrement avec les identités LGBTQIA+ contemporaines.

La relation entre Montevergine et les communautés LGBTQIA+ appartient donc surtout à l’histoire récente de la réception du sanctuaire. Elle est liée à la légende, aux pèlerinages contemporains et à la manière dont différents groupes ont interprété la figure de Mamma Schiavona.

Les femminielli et la Candelora de Montevergine

La tammurriata

La tammurriata donne à cette fête sa dimension sonore et corporelle. Le terme désigne une forme de chant et de danse traditionnelle de Campanie, accompagnée principalement par la tammorra, un grand tambour sur cadre, et souvent par les castagnette. Dans les pèlerinages liés à Montevergine, les chants et les danses accompagnent la montée, la réunion des groupes et l’hommage rendu à la Vierge.

La danse ne doit pas être considérée comme une simple animation ajoutée à une cérémonie religieuse. Elle appartient à la manière dont la fête se déroule et dont les participants occupent l’espace. Le parvis du sanctuaire, les chemins et les places deviennent des lieux de rassemblement. Le rythme structure la durée de la célébration et rend possible la participation de personnes qui ne sont pas nécessairement engagées dans la liturgie officielle.

Pour autant, la tammurriata n’a pas une signification unique. Elle peut être vécue comme une forme de prière, comme une tradition familiale ou locale, comme un moment de fête et de sociabilité, ou encore comme une manière de se rendre visible dans un espace religieux. Ces dimensions ne s’excluent pas, mais elles ne se confondent pas non plus.

La danse est aussi liée à la pluralité des répertoires. Certains chants s’adressent directement à la Vierge et relèvent de la dévotion mariale ; d’autres appartiennent à des formes plus largement festives. La frontière entre le sacré et le profane ne disparaît pas, mais elle devient mobile selon les moments, les groupes et les lieux.

Dans ce contexte, le corps joue un rôle aussi important que la parole. La marche, les gestes des danseurs, les frappes du tambour et les déplacements des groupes composent une forme de récit qui n’est pas écrit. La montagne est parcourue et interprétée à travers le mouvement.

La juta à Montevergine : le pèlerinage comme expérience collective

La Candelora : la juta dei femminielli

La Candelora de Montevergine est donc à la fois une fête religieuse et un événement culturel. Le pèlerinage rassemble des dévots de la Vierge, des habitants de la région, des musiciens, des curieux et des personnes venues se reconnaître dans la mémoire particulière de Mamma Schiavona.

La présence des femminielli y occupe une place importante. Dans la culture napolitaine, ce terme désigne une figure sociale et culturelle historiquement spécifique, associée à une expression de genre particulière. Leur participation à la fête de Montevergine ne peut pas être réduite à une simple équivalence avec les catégories contemporaines de l’identité sexuelle ou de genre.

La tammurriata accompagne cette présence et lui donne une forme collective. Les danseurs ne sont pas seulement représentés : ils participent au rituel par le chant, la percussion et le mouvement. La fête devient ainsi un espace où se négocient plusieurs appartenances : religieuse, locale, culturelle, affective et politique.

Il serait toutefois excessif de présenter Montevergine comme un lieu entièrement extérieur aux tensions ou aux exclusions de la société. L’histoire récente du sanctuaire a également connu des conflits autour de la présence des groupes LGBTQIA+, de la visibilité publique et de la place de la danse dans une cérémonie religieuse. Ces tensions font partie de l’histoire du rite et empêchent d’en donner une image trop idyllique.

Le Saint-Suaire à Montevergine

L’histoire du sanctuaire prend une autre dimension pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1939, le Saint-Suaire de Turin fut transféré secrètement à Montevergine, où il demeura jusqu’en 1946 avant de retourner à Turin.

Le déplacement répondait à la volonté de protéger la relique dans le contexte du conflit. L’abbaye offrait un lieu relativement isolé, éloigné du front et des grands centres urbains exposés aux bombardements.

Cet épisode est bien établi dans ses grandes lignes, mais plusieurs détails souvent répétés demandent une vérification spécifique. Il convient notamment de ne pas affirmer sans source précise que le Suaire aurait été placé sous un autel déterminé ou qu’une tentative de vol nazie aurait directement visé le sanctuaire.

La présence de la relique ajoute néanmoins une strate importante à l’histoire de Montevergine. Le sanctuaire n’est plus seulement le lieu d’un culte local ou régional : il devient temporairement un lieu de conservation clandestine d’un objet religieux de portée internationale.

La Guerre froide sur le Partenio

Après la guerre, une autre histoire commence. En 1966, une station militaire de communications gérée par l’United States Air Force in Europe devient opérationnelle à Montevergine. La station s’inscrit dans les infrastructures stratégiques de communication mises en place pendant la Guerre froide.

Le lien avec le réseau ACE High doit cependant être formulé avec précision. Certaines sources associent Montevergine ou le proche Monte Nardello à ce système de communications, tandis que d’autres distinguent la station de Montevergine du circuit ACE High proprement dit. Une source spécialisée affirme notamment que la station campanienne ne faisait pas partie du réseau ACE High, dont la position italienne aurait été située à Ischia.

La prudence est donc préférable : Montevergine a bien accueilli une station militaire de communications, mais son rôle exact dans les différents réseaux de l’OTAN doit être établi à partir de documents techniques et militaires précis.

La présence des installations modifie profondément l’image du sommet. Le sanctuaire, les processions et les chants coexistent désormais avec les antennes, les transmissions et les procédures de sécurité. Cette proximité entre un lieu religieux et une infrastructure militaire crée une situation singulière, mais elle ne suffit pas à établir un lien avec l’opération Gladio.

Gladio était un réseau clandestin de type stay-behind et son principal centre d’entraînement italien se trouvait en Sardaigne, à Capo Marrargiu. L’association directe entre Montevergine et Gladio relève donc plutôt de la rumeur ou de la confusion entre différentes structures de la Guerre froide.

Le séisme de 1980

La station militaire aurait néanmoins joué un rôle concret lors du séisme qui a frappé l’Irpinia en 1980. Selon des récits consacrés à la base, ses personnels et ses infrastructures auraient été mobilisés pour les secours, l’hébergement de familles et la distribution de repas. Certaines sources avancent le chiffre de plus de 500 repas servis quotidiennement.

Ce type d’intervention montre que les infrastructures militaires peuvent prendre une fonction différente en période de catastrophe. La station n’est alors plus seulement perçue à travers sa dimension stratégique ou son caractère fermé : elle devient aussi une ressource matérielle dans un territoire durement touché.

L’épisode ne supprime pas les ambiguïtés liées à la présence militaire, mais il rappelle que l’histoire d’un site ne se résume pas à la fonction pour laquelle il a été conçu.

Rumeurs et lumières

L’isolement de Montevergine, la présence d’antennes et le secret qui entourait les installations militaires ont également nourri des récits plus énigmatiques. Des témoignages évoquent des lumières observées dans le ciel, des objets silencieux ou des mouvements difficiles à identifier.

Ces récits appartiennent à l’imaginaire de la Guerre froide et à la culture des lieux militaires abandonnés ou partiellement fermés. Ils ne constituent pas, en eux-mêmes, une preuve de l’existence d’engins extraterrestres ou de tunnels secrets.

Plusieurs explications ordinaires peuvent être envisagées : avions, hélicoptères, phénomènes atmosphériques, reflets, satellites ou erreurs de perception. Pour des observations anciennes, il faut évidemment exclure toute référence directe à Starlink, qui n’existait pas encore. L’intérêt de ces histoires est donc moins de confirmer une hypothèse extraordinaire que de montrer comment un paysage militaire produit ses propres récits.

La rumeur ne se situe pas exactement à l’opposé de l’histoire. Elle en constitue parfois une couche supplémentaire, à condition de la présenter comme telle. Elle renseigne sur les peurs, les attentes et les interprétations d’une époque, sans fournir nécessairement des informations fiables sur les événements eux-mêmes.

Tammurriata à Montevergine : quand le rythme accompagne la fête

Une montagne à plusieurs récits

Montevergine réunit ainsi des histoires de nature différente. La fondation monastique de Guillaume de Verceil appartient à l’histoire religieuse médiévale. Le temple de Cybèle et le loup relèvent de traditions ou de récits hagiographiques dont la valeur documentaire est limitée. Le miracle de 1256 appartient à une légende réinvestie par la mémoire contemporaine de la juta dei femminielli.

Le transfert du Saint-Suaire pendant la Seconde Guerre mondiale relève, lui, d’un épisode historique documenté. La station militaire de 1966 appartient à l’histoire stratégique de la Guerre froide, même si son rattachement précis à certains réseaux demande encore des sources techniques plus solides. Quant aux lumières et aux tunnels, ils appartiennent principalement au domaine de la rumeur et de l’imaginaire.

La tammurriata traverse plusieurs de ces registres sans les réduire à un seul. Elle accompagne la fête religieuse, donne une forme sonore au pèlerinage et participe à la sociabilité du lieu. Elle peut être observée comme une pratique musicale et chorégraphique, mais aussi comme un fait social : une manière pour des groupes différents de se réunir, de se reconnaître et de négocier leur présence dans un espace chargé de mémoire.

Montevergine n’est donc pas remarquable parce qu’il serait possible d’en révéler un secret définitif. Son intérêt tient plutôt à la coexistence de récits qui ne possèdent ni le même statut ni la même fonction. Sur cette montagne, l’histoire documentée, la légende, la pratique rituelle et la rumeur ne cessent de se croiser.

Et lorsque les tammorre commencent à résonner, cette superposition devient perceptible autrement : non plus seulement dans les textes ou les archives, mais dans le rythme, les déplacements et la présence des participants. La danse ne livre pas une interprétation unique de Montevergine. Elle montre simplement comment une tradition continue d’être pratiquée, transformée et discutée par ceux qui prennent part à la fête.

Fonti principali

Origines du monastère

  • Treccani, « Guglielmo da Vercelli, santo » : pour la biographie de Guillaume de Verceil et la fondation de ses monastères.
  • Isabella Laura Bolognese, The Monastery of Montevergine: Its Foundation and Early Development, 1118–1210*, thèse de doctorat, University of Leeds : pour la chronologie et le développement institutionnel du monastère.
  • Sistema Irpinia – Provincia di Avellino, « Da Mamma Schiavona » : pour la tradition locale et la date de 1126 associée à la construction de la première église.

Mamma Schiavona et la juta

  • Corriere della Sera, reportage sur les femminielli de Mamma Schiavona : pour le pèlerinage du 2 février.
  • ècampania, « La juta dei femminielli tra devozione e tammorre » : pour le rapport entre la Candelora, le pèlerinage et les percussions.
  • Aleteia, article consacré à la juta dei femminielli : pour la réception contemporaine du sanctuaire par les communautés LGBTQ+.
  • Archivio antropologico mediterraneo, dossier consacré aux rites, aux identités et aux pratiques de la Candelora de Montevergine : pour le cadre anthropologique.

Tammurriata et danse

  • Marzia Mauriello, étude consacrée à la Candelora et aux femminielli : pour l’approche socio-anthropologique du pèlerinage.
  • « The Tammorra Displaced: Music and Body Politics from Southern Italy » : pour le rapport entre tammurriata, corps, identité et pratique sociale.
  • Biblioteca di Roma Tre, « Canto a figliola » : pour le répertoire dévotionnel campanien associé à la Madonna di Montevergine.
  • Tullia Conte, La dernière tarentule: danses et rituels dans le sud de l’Italie, Sudanzare, 2021.

Le Saint-Suaire

  • Académie salésienne, « Histoire du Saint-Suaire » : pour le transfert du Suaire à Montevergine en 1939 et son retour à Turin en 1946.

La base militaire et la Guerre froide

  • Spazi a rendere, « La base NATO: linea di difesa nel Mediterraneo » : pour la mise en service, en 1966, d’une station militaire gérée par l’USAFE.
  • BiNews, article consacré à la station militaire de Montevergine : pour l’activité de la base et son rôle attribué après le séisme de 1980.
  • AIR Parma, documents consacrés au réseau ACE High : pour les liaisons entre les différents nœuds radio italiens, notamment le secteur de Montevergine.
  • ETH Library, étude consacrée aux réseaux clandestins italiens et au centre d’entraînement de Gladio : pour la référence à Capo Marrargiu.
  • Statewatch, documentation sur l’opération Gladio : pour le cadre général de l’organisation.