
La tarentule
« La morsure de la tarentule fixe l’homme dans son propos, c’est-à-dire dans la disposition d’esprit où il se trouvait quand il a été mordu »
Leonardo da Vinci
Le tarentisme (en italien tarantismo ou tarantolismo) désigne un ensemble de pratiques rituelles et thérapeutiques documentées jusqu’au XXe siècle.
Ces pratiques étaient associées à des états de crise corporelle et psychique interprétés localement à travers la figure de la morsure de la tarentule, et prises en charge par un dispositif complexe comprenant la musique, le mouvement, le chant et différentes formes d’interaction rituelle.
La danse (pizzica, tarentella) constitue l’un des éléments possibles de ce dispositif, mais non son unique composante ni sa forme exclusive.
Le formes du tarentisme ont été documentées dans plusieurs régions du sud de l’Italie — notamment en Campanie, Pouilles, Calabre, Sicile, Basilicate et Sardaigne — ainsi que dans d’autres zones du bassin méditerranéen où des phénomènes rituels comparables ont été observés, notamment en Andalousie.






En 1959, dans le sud de l’Italie, l’anthropologue Ernesto De Martino découvre et fait revivre les vestiges du rituel nécessaire à la guérison de la morsure de la tarentule
Le tarentisme a été largement étudié par l’anthropologie italienne du XXe siècle, notamment dans les travaux d’Ernesto de Martino.
Dans cette perspective, il ne s’agit pas d’un simple phénomène folklorique ou médical, mais d’un système culturel complexe articulant :
- états corporels de crise
- interprétations symboliques locales
- pratiques musicales et rythmiques
- dispositifs collectifs de prise en charge
Le phénomène a également été analysé sous l’angle des savoirs médicaux historiques, où il fut parfois rapproché de catégories comme l’hystérie ou de formes de syndromes culturels.
Pendant des siècles, les médecins des Lumières puis les médecins positivistes du XIXe siècle ont tenté de réduire le tarentisme à l’hystérie, à la « folie des femmes » ou à l’épilepsie.
Aujourd’hui, l’ethnopsychiatrie et l’anthropologie le définissent précisément comme un syndrome culturel (culture-bound syndrome) : un ensemble de souffrances psychiques qui n’existe, n’est compris et ne reçoit de réponse thérapeutique qu’à l’intérieur d’un contexte culturel spécifique. En dehors de cette culture et de ses systèmes symboliques, le tarentisme perd sa signification et cesse de fonctionner comme dispositif thérapeutique.
L’héritage théorique d’Ernesto de Martino a été considérablement élargi et approfondi par les recherches de deux anthropologues italiennes majeures, ses collaboratrices historiques, qui ont apporté des regards singuliers et novateurs sur ce phénomène :
Annabella Rossi et le tarentisme au-delà du Salento : Rossi a élargi le champ géographique et documentaire de l’enquête. Ses recherches fondamentales — réunies notamment dans Lettere da una tarantata (1970) et E il mondo si fece giallo: il tarantismo in Campania (publié à titre posthume) — ont montré que le tarentisme n’était pas un phénomène exclusivement salentin, mais une forme d’expression du malaise présente dans toute la Campanie, le Cilento et plus largement dans le sud de l’Italie. Rossi a également été une pionnière de l’anthropologie visuelle, documentant les crises, les thérapies choréutiques et la religiosité populaire à travers un vaste travail photographique et filmique qui a donné une visibilité directe et une dignité aux sujets étudiés.
Clara Gallini et les cultes de possession en Méditerranée : Gallini a élargi l’horizon comparatif du tarentisme en l’inscrivant dans le champ plus large de l’histoire des religions et des cultes choréutico-musicaux du bassin méditerranéen. À travers ses travaux comparatifs (notamment sur la Sardaigne), elle a analysé la manière dont le tarentisme répondait à des dynamiques historiques d’oppression sociale et de genre. Gallini a mis en évidence le fait que ces rituels n’étaient pas seulement des « cures », mais aussi des espaces de négociation culturelle dans lesquels les classes subalternes répondaient aux tentatives de domination et de contrôle exercées par la médecine officielle et l’Église catholique.
Étymologie
En langue italienne, le diminutif et/ou dialectal de « tarantola » est « taranta », et le terme « tarantella », ainsi que « tarantismo », en sont dérivés. L’origine est incertaine, selon les théories les plus crédibles, la formation du mot « tarentule » aurait été influencée par le nom de la ville de Tarente, fondée en 706 av. J.-C. par des Spartiates exilés qui l’ont dédiée à Τάρας, fils de Poséidon et de la nymphe Satyria. Vers 123 av. J.-C., une partie de la ville est occupée par les Romains, et Tàras devient Tarentum.
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L’araignée tarentule
La tarentule (« Lycosa tarantula »), traditionnellement associée à la maladie, est une araignée de grande taille dont la morsure, bien que douloureuse, est pratiquement inoffensive, et dont le venin est incapable de provoquer aucun des effets associés au trouble. Il a donc été supposé qu’une possible cause pourrait être une autre araignée, la malmignatte (Latrodectus tredecimguttatus) ou veuve noire méditerranéenne, un animal de petite taille dont la morsure est presque indolore mais très dangereuse, et qui est à l’origine du syndrome neurotoxique connu sous le nom de latrodectisme.
Le documentaire La Taranta (1962, ainsi que les matériaux télévisuels et de recherche ultérieurs) réalisé par Gianfranco Mingozzi s’inscrit dans un contexte de collaboration entre cinéma, ethnomusicologie et anthropologie, en dialogue avec les recherches d’Ernesto de Martino et de l’ethnomusicologue Diego Carpitella.
L’œuvre documente des pratiques rituelles liées à la pizzica et à la tarentelle dans le Salento, mettant en évidence la relation entre :
- musique vivante
- dispositifs chorégraphiques
- contexte religieux et populaire
- dynamiques de « cure » rituelle de la crise
Le film n’est pas une simple captation ethnographique, mais un dispositif de construction du regard sur le tarentisme, dans lequel l’observation fait déjà partie intégrante de la représentation.
À la fin des années 1970, l’anthropologue Annabella Rossi retourne dans le sud de l’Italie dans le cadre d’une recherche audiovisuelle pour la RAI, aux côtés de Gianfranco Mingozzi et Claudio Barbati, en réalisant le projet Profondo Sud. Viaggio nei luoghi di Ernesto De Martino a vent’anni da “Sud e magia” (1978).
Ce travail marque un déplacement significatif : il ne s’agit plus de documenter un rituel « en acte », mais de revenir sur les lieux de la recherche originelle et sur ses conséquences historiques et symboliques.
L’un des noyaux centraux du film est l’entretien avec Maria di Nardò, figure déjà présente dans la documentation demartinienne des années 1950.
La scène se déroule dans un dispensaire médical et montre une femme dans un état de forte tension émotionnelle et corporelle-affective, soumise à une nouvelle forme d’interrogation anthropologique, plusieurs années après la première observation.
Plusieurs études ultérieures ont interprété cette séquence non seulement comme un document ethnographique, mais comme :
- un retour du regard anthropologique sur son propre objet
- une réactivation de la mémoire de la recherche
- une mise en crise de la relation entre observateur et observé
En ce sens, l’entretien ne documente pas uniquement le tarentisme, mais expose également la position instable de l’anthropologie elle-même dans sa tentative de « retour » sur le terrain.

Les ouvrages édités par Sudanzare prolongent cette recherche en ouvrant l’accès à des matériaux, analyses et documents issus de plusieurs années de travail sur le tarentisme. Ils constituent une extension directe du champ de recherche présenté ici.
La magie nous fascine parce qu’elle a longtemps été considérée comme le trait caractéristique d’un monde radicalement différent du nôtre.
« Le Monde magique », d’Ernesto De Martino, par Nicolas Weill – Le Monde
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