D’où vient Polichinelle ? Comment cette figure du théâtre napolitain est-elle devenue l’un des personnages les plus célèbres de la commedia dell’arte ? Et pourquoi parle-t-on encore aujourd’hui d’un « secret de Polichinelle » pour désigner une information que l’on prétend cacher alors que tout le monde la connaît ?
par Sudanzare
Un personnage napolitain est devenu une expression française. Entre les deux, il y a plusieurs siècles de théâtre, de circulation culturelle, de transformations linguistiques et de marionnettes.
Le destin de Polichinelle est marqué par un paradoxe : son nom désigne aujourd’hui un secret mal gardé, alors que le personnage lui-même appartient à un univers comique fondé sur la parole, la ruse, l’exagération et le renversement des situations.
En italien, il s’appelle Pulcinella. En français, Polichinelle. En Angleterre, il deviendra Punch.
Mais avant d’être une marionnette, Pulcinella est une figure du théâtre populaire napolitain.
De Pulcinella à Polichinelle
L’origine exacte du nom Pulcinella n’est pas totalement établie. Le Dictionnaire de l’Académie française le rattache au latin tardif pullicenus, « jeune poulet », tandis que les dictionnaires italiens rapprochent également pulcinella de pulcino, « poussin », et mentionnent d’autres hypothèses.
Il vaut donc mieux éviter de présenter une étymologie unique comme une certitude.
Ce qui est beaucoup plus sûr, c’est l’histoire du personnage.
Pulcinella appartient au monde des personnages comiques de la tradition théâtrale italienne et est généralement rapproché des zanni, ces serviteurs et valets caractéristiques de la commedia dell’arte.
Il ne possède pas une biographie fixe. Selon les scénarios, il peut être serviteur, paysan, voleur, amoureux, mari, soldat, malade ou opportuniste. Son identité repose moins sur une psychologie stable que sur une fonction comique : créer du désordre, exploiter les faiblesses des autres et retourner les rapports de force.
Un personnage qui se fixe au début du XVIIe siècle
La tradition attribue à l’acteur Silvio Fiorillo un rôle important dans la fixation théâtrale de Pulcinella. Il serait cependant trompeur de dire qu’il l’a « inventé ».
Les personnages populaires se construisent souvent progressivement, à travers les acteurs, les scénarios, les improvisations et les traditions locales.
Les premières attestations littéraires et iconographiques connues apparaissent au début des années 1620 : Pulcinella est mentionné dans le Viaggio di Parnaso de Giulio Cesare Cortese en 1621 et représenté par Jacques Callot dans les Balli di Sfessania, vers 1622.
Il est donc plus juste de parler d’une fixation progressive du personnage que d’une invention ponctuelle.

Un corps grotesque, une voix reconnaissable
L’image que nous avons aujourd’hui de Polichinelle — costume blanc, masque sombre, nez crochu, deux bosses et voix nasillarde — est le résultat d’une longue évolution.
Le Pulcinella associé à Silvio Fiorillo est décrit comme maigre et bossu, vêtu comme un porteur, avec une spatule à la ceinture et un chapeau bifurqué. Son apparence évolue ensuite, notamment à la fin du XVIIe siècle.
Les deux bosses ne doivent donc pas être considérées comme une caractéristique originelle et universelle du personnage.
La voix, elle aussi, fait partie de son identité scénique. L’Académie française parle d’une voix « très aiguë, nasillarde et cassée », associée aux interprètes de Polichinelle.
Le corps et la voix produisent immédiatement la reconnaissance : avant même de parler, Polichinelle est déjà une caricature.
De Naples à la France
Pulcinella voyage avec les acteurs italiens et la diffusion européenne de la commedia dell’arte.
Mais un personnage ne voyage jamais intact. Il change avec la langue, les publics, les scènes et les traditions locales.
En France, il devient Polichinelle.
La première occurrence connue du nom français Polichinel apparaît dans une mazarinade de 1649, ce qui invite à être prudent avec les traditions qui font remonter son introduction en France au règne d’Henri IV.
Le personnage apparaît ensuite dans le théâtre italien, les théâtres de la Foire et les spectacles de marionnettes.
Il est déjà présent dans le premier intermède du Malade imaginaire de Molière, créé en 1673. Michelangelo Fracanzani, quant à lui, arrive à Paris en 1685 et devient l’un des interprètes importants de Pulcinella sur les scènes françaises.
Cette chronologie est importante : Fracanzani ne peut pas être présenté comme celui qui introduit Pulcinella dans le Malade imaginaire, puisque l’intermède lui est antérieur.
Une langue, pas seulement une voix
Pulcinella n’est pas seulement reconnaissable à sa voix. Il appartient aussi à un univers linguistique précis : celui de Naples et de sa tradition théâtrale populaire. Sa parole, ses intonations, ses jeux de mots et son rapport au dialecte napolitain participent à son identité scénique.
Cette dimension est essentielle, car la transformation de Pulcinella en Polichinelle implique aussi une transformation linguistique. Lorsque le personnage circule en France, il ne transporte pas seulement un costume et un masque : il change de langue, et avec elle une partie de sa manière d’être comique.
Polichinelle devient une marionnette
En France, Polichinelle acquiert progressivement une nouvelle vie dans le théâtre de marionnettes.
Cette transformation ne signifie pas qu’il serait « à l’origine » une marionnette. Le personnage est d’abord une figure théâtrale ; la marionnette constitue l’une des formes qu’il prend au cours de sa circulation européenne.
L’UNIMA documente sa présence dans l’histoire des marionnettes françaises et rappelle notamment l’attestation du terme dans le dictionnaire de Richelet en 1680.
De Pulcinella à Punch
Le voyage continue en Angleterre.
Pulcinella devient Punchinello, puis Punch. Le personnage donnera naissance à la célèbre tradition de Punch and Judy.
Il ne s’agit pas de personnages parfaitement identiques : chaque pays les transforme. Mais une même famille de traits demeure — le grotesque, l’insolence, la parole, la ruse, la violence comique et le renversement des hiérarchies.
L’histoire de Pulcinella est donc aussi une histoire de circulation culturelle européenne.
Pourquoi « un secret de Polichinelle » ?
C’est ici que le personnage entre dans la langue française.
Un secret de Polichinelle est une information que l’on prétend cacher alors qu’elle est déjà connue de tous.
Le Dictionnaire de l’Académie française le définit comme une « nouvelle dont on fait mystère alors que tout le monde la connaît ». Le CNRTL date l’expression de 1808, dans le dictionnaire d’Hautel.
L’origine historique précise de la locution est moins certaine que sa définition. Il serait donc excessif d’affirmer que l’expression vient simplement du fait que Polichinelle « ne sait pas garder un secret ».
Mais le rapprochement est particulièrement parlant.
Polichinelle est un personnage de la parole excessive, du mensonge, de l’exagération et de la révélation. Son nom finit ainsi par désigner une situation dans laquelle l’information existe, circule, mais continue malgré tout à être présentée comme secrète.
Et cette nuance est essentielle.
Un secret de Polichinelle n’est pas seulement un secret mal gardé.
C’est souvent un secret que tout le monde connaît sans que personne ne veuille officiellement le reconnaître.
Quand tout le monde sait mais que personne ne dit
Une démission connue avant son annonce officielle. Une séparation dont tout l’entourage parle à demi-mot. Un problème institutionnel que chacun connaît mais que personne ne formule publiquement.
Dans ces situations, l’information n’est plus réellement cachée.
Ce qui reste, c’est la fiction du secret.
Tout le monde sait.
Tout le monde sait que les autres savent.
Mais chacun continue à jouer comme si le secret existait encore.
C’est ici que l’expression rejoint profondément le théâtre.
Le secret devient une scène : quelqu’un joue à cacher, les autres jouent à ne pas savoir.
Et le personnage de Polichinelle, précisément parce qu’il appartient à l’univers du jeu, de la parole et du dévoilement, devient une figure parfaite pour désigner ce paradoxe.
L’ancienne expression « secret de la comédie », également attestée en français, désignait déjà une situation de ce type.
Polichinelle dans la langue française
Le nom du personnage a laissé d’autres traces dans le français courant.
On parle notamment :
- d’une voix de Polichinelle, pour une voix aiguë et nasillarde ;
- d’un secret de Polichinelle, pour une information connue de tous mais présentée comme secrète ;
- d’un polichinelle, pour désigner un personnage ridicule, bouffon ou grotesque.
Le personnage de théâtre est ainsi devenu une métaphore linguistique.
Son corps, sa voix et son comportement ont quitté la scène pour entrer dans la langue.
Une histoire qui dépasse Polichinelle
L’histoire de Pulcinella montre surtout qu’une tradition populaire ne survit pas nécessairement parce qu’elle reste identique.
Elle survit parce qu’elle circule et se transforme.
Une figure du fonds comique napolitain devient un personnage théâtral, puis une figure de la commedia dell’arte. Elle voyage en France, devient Polichinelle, entre dans les marionnettes, traverse la Manche et devient Punch.
Et, en français, son nom finit par désigner une situation sociale très précise : celle où tout le monde connaît un secret que personne ne veut officiellement révéler.
Pulcinella est donc bien plus qu’un personnage amusant.
Son histoire raconte une partie de celle du théâtre populaire européen : les personnages voyagent, les formes changent, les langues transforment les noms, mais certaines fonctions comiques survivent.
Un secret de Polichinelle n’est pas un secret disparu.
C’est un secret qui continue à jouer son rôle.
Tout le monde connaît la vérité. Tout le monde sait que les autres la connaissent. Mais la scène continue.
Sources et références
- Académie française, Dictionnaire de l’Académie française, « polichinelle ».
- Académie française, « Du polichinelle au punch », Danièle Sallenave.
- CNRTL, « Polichinelle : étymologie et histoire ».
- Treccani, « Pulcinella », Enciclopedia Italiana.
- Treccani, « Silvio Fiorillo ».
- BnF / Gallica, Molière, Le Malade imaginaire.
- UNIMA, World Encyclopedia of Puppetry Arts, « Polichinelle »




